Les Loups en Normandie

 

Les loups occupent une grande place dans l'inconscient des Normands de notre époque. 

Depuis la plus haute antiquité, les forêts et les plaines du défrichage de la Normandie ont été occupées par des hardes de loups. 

Si ils disparu à la fin du XIXe siècle et même au début du XXe en forêt d'Andaines  avec l'abattage d'un jeune loup, c'est par une pression et une chasse ininterrompue. 

Ainsi à toutes les époques les loups ont été nombreux en Normandie.

Les seigneurs mérovingiens s'adonnaient déjà à la chasse à courre de la bête mais ce sont les comtes carolingiens qui mettront en place une infrastructure administrative en Neustrie, pour lutter contre le prédateur, avec l'institution des louvetiers par Charlemagne. 

Même si la chasse aux loups s'institutionnalise à cette époque, elle reste l'affaire de la noblesse qui seule détient des moyens de lutte. Les paysans se contentent de repousser les bêtes sauvages. Il est vrai que le loup craint l'homme et que les attaques sont fort rares, sans doute seulement en période de grands froids quand les loups ne trouvent plus de quoi se ravitailler. Et encore ne s'attaquent-ils qu'aux animaux, chiens, moutons et parfois bœufs et chevaux ; mais rarement aux humains ou aux enfants.

Ces pertes de cheptel indisposent bien sûr les seigneurs et les domaines ecclésiastiques qui tirent des revenus de ces troupeaux, entretenus par des serfs ou des paysans libres, d'où une vigueur sans cesse renouvelée pour lutter contre les loups.

Les hommes d'armes prennent en charge la protection de la collectivité sous toutes ses formes. En dehors des guerres locales, cette protection s'exerce en temps de paix sous la forme de la chasse, donc essentiellement sur la protection des biens, et des populations contre les prédateurs tels que le loup, mais aussi les sangliers, les lynx...

La chasse s'organise, comme on peut le voir sur la tapisserie de Bayeux, avec l'aide de chiens spécialisés que les conquérants normands ont amenés avec eux. Ce sont des animaux de grande taille, aux oreilles pointues, souvent de couleur blanche.
Nous connaissons encore aujourd'hui ces chiens qui sont les danois ou les dogues allemands.

Les Vikings les élevaient depuis plusieurs siècles, à partir de races canines qui suivaient d'anciennes peuplades qui poussées par les Huns vers la fin du IVe siècle avaient envahies la Germanie.

Ces peuples originaires d'Asie centrale et que les Romains dénommaient Alains (citées par l'historien juif Titus Flauius Josephus à la fin du 1er siècle) élevaient des chiens de guerre de grande taille issus des dogues du Tibet et croisés avec des lévriers.
Très prisés par les nobles à toutes les époques pour leur qualité de chasse et comme chiens de garde, ces races formèrent des meutes pour la poursuite du gros gibier et comme chiens courants dans les expéditions contre les loups pendant tout le Moyen-âge. Ils sont abondamment décrits et préconisés pour ces activités dans les ouvrages, comme le livre de la chasse de Gaston Phébus. Les Normands apportent aussi avec eux des chamanes mystérieux, ayant l'apparence d'hommes-loups, en viking uelfna.

On peut interpréter ces êtres comme des personnages issus de la mythologie germano-nordique, à l'instar de Wotan ou Odin. Ils sont une représentation à forme humaine des forces de la nature. Ils sont accompagnés par un loup: Fenrisúlfr.

"Le loup Fenrir marche la gueule ouverte, la mâchoire à terre et le mufle touchant le ciel. Il ouvre grand la gueule, de ses yeux et de son nez sortent des flammes." Mythe de Gylfi. Partie première de l'Edda écrit par l'islandais Snorri Sturluson 1179-1241.

Ces êtres joueront un rôle important dans l'inconscient collectif normand pendant plusieurs siècles jusqu'à une époque récente.

À la fin du Moyen-âge, malgré une pression due à une chasse impressionnante sur les loups, ils restent très nombreux et reçoivent sans cesse des apports de hardes venues des pays de l'Europe centrale où ils sont en très grande abondance. La France est un pays encore très boisé où les proies sont facilement accessibles et les hivers moins rigoureux qu'en Europe continentale.  

La cohabitation entre l'homme et le loup et la crainte qu’exerce l’animal sur la population est utilisé par les clercs pour matérialiser l'idée de l'enfer avec l'image de la désarticulation du corps, la torture infligée par les crocs, l'aspect démoniaque du cri du loup. 

Le loup devient le symbole de Satan, le mal absolu.  

L'agneau ou la brebis du Seigneur quand ils quittent le troupeau de Dieu sont voués à être dévorés par Satan et précipités dans l'enfer.

Cette idée va encore se développer avec la Renaissance et l'étude des textes permet de mettre en valeur le degré d'imprégnation des individus face au pouvoir maléfique du loup à figure humaine.

On voyait le diable partout. Le moine Rodulfus Glaber (985-1045), nous en a laissé cette description :

«Du temps que j'habitais le monastère de Saint-Léger, martyr, je vis une nuit avant matines paraître devant moi, aux pieds de mon lit, un monstre hideux qui avait figure humaine. Il me semblait avoir, autant que je pus m'en assurer, une taille médiocre, un cou frêle, une figure maigre, les yeux très noirs, le front étroit et ridé, le nez plat, la bouche grande, les lèvres gonflées, le menton court et effilé, une barbe de bouc, les oreilles droites et pointues, les cheveux sales et roides, les dents d'un chien, l'occiput aigu, la poitrine protubérante, une bosse sur le dos, les fesses pendantes, les vêtements malpropres, enfin, tout son corps paraissait d'une activité convulsive et précipitée... »

Ainsi le loup, de simple prédateur qu'on repousse à coup de fourche, passe dans la légende et le surnaturel, en véhiculant l'image de personnages imaginaires qui terrorisent les villageois.

Le colportage des informations et des faits divers, de villages en villages normands, y associe les sorcières et jeteurs de sort, les maladies scrofuleuses et inconnues comme la porphyrie, la danse de saint Guy, les représentations terrestre de Satan que l'on peut voir sur le chapiteau des églises. Pour mieux vendre les colporteurs usent de l'effrayant et du merveilleux auprès de paysans ignorants mais sensibles au surnaturel.

Le clergé s'appuie sur des images de l'archange malfaisant, précipitant les hommes du péché dans l'enfer pour faire régner l'ordre chrétien et la transformation de certains hommes en personnages maléfiques comme les loups-garous alimentent l'exemple d'hommes s'étant acoquiné avec Satan.

Autour du loup-garou s'organise, dans une société fermée, ancrée à son église et vouée à ses saints protecteurs, la symbolique d'un homme abandonné de Dieu et de ses contemporains. Ceux qui par leur aspect ou leurs mœurs se séparent de la communauté villageoise sont maudits et figurent le mal; ils sont voués à l'Enfer, à l'abandon de la communauté chrétienne et à l'exode perpétuel. Leur existence ne vaut rien et ils peuvent être torturés ou tués...

Durant toute la période moderne, l'image du loup en tant qu'animal se cantonne essentiellement à la prédation de l'homme et à la manifestation du surnaturel, justifiant la protection de la communauté et la sauvegarde de la religion par l'usage de processions, de bénédictions, de séances d'exorcisme. La Normandie n'y déroge pas.

« Au XVIIème siècle, Pierre de Lancres écrit, « Le Diable se transforme en loup plus volontiers qu'en tout autre animal et partant fait plus de maux que tout autre».

De surcroît, le loup est du côté de l'hérésie, ainsi la dent de loup portée en amulette faisait fuir les sorcières et les démons, réduite en poudre elle évitait les frayeurs nocturnes quant à  l'œil de loup protégeait des tentations d'ensorcellement.

 
 

Le loup est également thaumaturge.

Doté de facultés maléfiques, le loup mort possède des propriétés bienfaisantes, propres à lutter contre de redoutables maladies.

La pharmacopée populaire préconise l'utilisation de son foie, de son cœur ou de ses os pour guérir la syphilis, l'épilepsie, la pleurésie, la phtisie ou l'hydropisie, c'est-à-dire la rage.

Dans le Poitou, « la graisse du loup est un bon remède pour les maux d'yeux », « le foie de loup desséché mis en poudre et bu avec du vin tiède est excellent pour les toux invétérées et pour les maladies du foie ».

En Normandie les pattes de loups clouées sur les portes protègent les maisons du mauvais sort. La langue de loup mélangée à de l'eau bénite combat le bégaiement alors que d'autres parties de la bête consommées en cachette par les femmes sont souveraines pour avoir des enfants..., usage pourfendu par les prédicateurs qui y voient le risque d'avoir des enfants munis de griffes.

Médecins et barbiers s'intéressent aussi aux loups dès le XVIe siècle. En 1615 un médecin écrit sur la folie louvière ou lycanthropie, sorte de maladie mentale schizophrénique pendant laquelle le sujet délire et s'imagine dans la peau d'un loup avec des hurlements et des tentatives de morsures. Les malades mentaux apparaissent pénétrés par le Malin et subissent des séances de désenvoûtement en Suisse normande par l'exorciste de l'évêque de Séez.

Mais dans les villages, certaines affections génétiques rares intriguent, comme par exemple la porphyrie, une maladie sanguine relativement complexe et parfois héréditaire, qui se traduit par des dermatoses bulleuses dans les yeux ou sur la peau ou bien encore la maladie de Günther qui atteint et stigmatise les visages de manière irréversible avec des pustules et des ulcérations...

Des affections comme l'hyper pilosité, notamment chez les femmes, étiquettent les sujets comme lycanthropes ce qui les conduit de façon inévitable à la torture et au bûcher. En Normandie pendant tout le XVI et le XVIIe siècle des centaines de malheureux seront torturés, ébouillantés et brûlés avec la complicité des juges et des clercs

On estime que plus de 100 000 individus connaîtront un sort semblable en Europe occidentale durant cette période. 

Au XVIIIe siècle les chasses aux loups s'organisent mais restent l'affaire des nobles secondés par des rabatteurs paysans. 

L'affaire de la bête du Gévaudan est connue en Normandie grâce aux colporteurs d'images. Dans les villages on se transmet les images et les almanachs qui rapportent l'histoire, sous forme de rébus compréhensibles par ceux qui ne savent pas lire.

Les histoires de loups garous, les Garewhals normands ou les Ghérous des contrées limitrophes se perpétuent et se diffusent de clochers en clochers. Si l'on ne brûle plus au XVIIIe siècle on continue à terroriser les villageois en exacerbant la peur de la malformation et de la maladie mentale comme un châtiment divin. Les philosophes des Lumières partent en guerre contre ces idées et de nombreux médecins adhèrent au courant moderniste et développent les premières thèses de la médecine psychiatrique.

De leur côté les loups véhiculent toujours le malheur et la sanction envoyée par Dieu pour le péché collectif.

Mais au XIXe siècle les loups garous commencent à ne plus inquiéter les villageois. Les progrès de l'école génèrent une nouvelle perception de l'homme. Les campagnes possèdent des érudits et des instituteurs qui combattent les malédictions et le surnaturel à la lumière de la connaissance.

De son côté le loup intéresse les naturalistes mais le nombre diminue si vite qu'il devient de plus en plus difficile de les apercevoir. Il arrive quand même qu'on les entende hurler dans les gorges de Saint Aubert lorsque l'hiver est rigoureux.

Pour leurs malheurs, plusieurs milliers de loups sont abattus dans l'Orne après la Révolution qui autorise la possession de fusils par les paysans et, bien entendu, vers 1850, les loups diminuent notoirement et ne se cantonnent plus que dans les grandes forêts du département. Néanmoins, On observe encore des loups noirs, les plus effrayants car ils possèdent des yeux dorés qui luisent dans le noir, dans la région d'Argentan, aux alentours de 1870.

Le célèbre naturaliste normand l'abbé Letacq leur consacre des articles en particulier dans le bulletin de la Société Linnéenne de Normandie mais il est déjà trop tard pour le loup, son image de démon véhiculée durant des siècles l’a mené à sa perte et le dernier représentant de son espèce en Normandie est abattu en forêt d'Ecouves dans l'Orne en 1882. Cependant en 1902, ce qui semble être un jeune loup est tué en forêt d'Andaines, mais ce pourrait être un chien.

Depuis aucun hurlement ne s'est fait entendre dans la région. Seuls quelques rares objets restent de cette époque révolue.

 

Ce qu'il reste aujourd'hui des loups ce sont des noms de villages ou de lieux-dits et des noms de familles.

Si le Houlme en toponymie normande est le pays de l'homme, Montgarout près de Putanges est le refuge des loups mais aussi Fontaine les Louvets, Oudalle de Ulf (loup), Héloup près d'Alençon, Louvières, Louvigny, des Hêtres au Loup près de Ticheville, des Chênes aux Loups à Montgarout où furent pendus des dépouilles de loups et peut-être quelque lycanthrope qui errait vers Ecouché à la pleine lune. 

Si le Houlme en toponymie normande est le pays de l'homme, Montgarout près de Putanges est le refuge des loups mais aussi Fontaine les Louvets, Oudalle de Ulf (loup), Héloup près d'Alençon, Louvières, Louvigny, des Hêtres au Loup près de Ticheville, des Chênes aux Loups à Montgarout où furent pendus des dépouilles de loups et peut-être quelque lycanthrope qui errait vers Ecouché à la pleine lune. 

 

Les Normands conservent aussi des noms patronymiques associés aux loups

Leloup, Louvet, Duleux, Leleu, Louvot, Tuloup, Pinceloup, Panlou ou Dupanlou, Lupain, Bouteleux, Boutleux, Paudeleux mais aussi de l'ancien francique Wolf, comme Volpert, Volvet, Levolf évoluant vers des noms comme Le Goulf, Goulf, Goul, Goulay, Goulx, Goult. (La Lande de Goult étant plus sûrement la Lande des Loups plutôt que la Lande qui appartient à Goul.

Les Ozouf, Osulf, Ausof, Azoulet, Arnolf, Bernoult, Bénouville, (ours/loup), Eudes traduisent une origine viking provenant du terme ulv, le loup, Groult, provenant de Guerulf, le tueur de loups, également pour les noms de Vergès, Vergon, Vergaux en provenance de l'ancien suédois verg signifiant loup.

Arnoux (Arnwulf), Bardoux (Bardwulf), Béroul (Berhtwulf), Billoux (Biliwulf), Frezoul (Fridwulf), ou encore Raoul (Radwulf) et Rodolphe, Rudolf (Hrodwulf),

Le mot "loup" dans les principales langues indo européennes est le corpus de base de nombreux noms de familles en France et en Normandie :

Latin, lupus ; Français, loup; Portugais, lobo; Espagnol, lobo; Catalan, llop ; Italien, lupo; Roumain, lup; Varègue, вьлкъ ;Russe, волк; Ukrainien, вовк; Biélorusse, воук; Bulgare; вълк; Serbe, вук; Polonais, wilk; Tchèque, vlk; Slovaque, vlk ; Croate, vûk; Slovène, volk; Goth, wulfs; Anglais, wolf; Allemand, wolf; Néerlandais, wolf; Prussien, vilkas;

Lithuanien, vilks; Letton, vilkas Viking, ulfr; Islandais, ulfur; Norvégien, ulv. Danois, ulf; Suédois ulf; Finlandais, susi; Estonien, susi;

Albanais ujk ; Hongrois, farkas

Breton, bleiz; Gallois, blaidd ; Irlandais, faol;

Grec, λυκος

Arménien kaï; Farsi, vahrka; Iranien, gorg; Sanscrit, vrkas; Hindi, bheriya; Kurde, gur; Ossète, biraeg;

Arabe, dhib; Hébreu, zev.

Mongol, tshono ; Turc, kurt; Tatare, büre; Azer, gurd;

Basque, otso, otxo 

Aujourd'hui, que représente le loup pour les enfants ?

Le loup reste présent dans de nombreux contes. Le Grand Méchant Loup est un des plus populaires, il ne fait plus peur, les enfants se moquent de sa tenue déguenillée. Il y gagne une nouvelle sympathie.

Les enfants se passionnent pour la réapparition des loups en France, sans souvent en percevoir les difficultés, occultées par les adultes d'origine citadine. Cette meilleure connaissance de l'animal gomme la crainte du prédateur qui apparaît comme intégré totalement dans le monde naturel.

D'un autre côté, nombre de ruraux concernés par cette réintroduction, continuent à véhiculer des images négatives d'animal nuisible antinomique avec les pratiques pastorales actuelles.

Le retour du loup est-il possible en Normandie ? Il est clair que les forêts dans l'état actuel dont nous les connaissons ne favoriseront pas ce retour. Retour réduit également par la pression de la chasse et la fréquentation par le public, même si les grands gibiers sont de plus en plus abondants. Mais, et c’est un autre débat, l’équilibre naturel ne serait-il pas mieux assuré par le loup plutôt que par les chasseurs, qui eux, sont nuisibles, dangereux, pollueurs et tout simplement dépassés ?

 

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