Le navire errant

 

Les conteurs font maintenant sans grande conviction ces récits du gaillard d'avant, même lorsqu'il s'agit du vaisseau fantôme, si redouté des marins d'autrefois.

Cependant, il y a quelques années, des pêcheurs du littoral de la Manche croyaient encore à l'apparition, à peu de distance de la côte, d'un bateau fantastique et funeste aux marins.

Certains disaient avoir aperçu, la nuit, le Navire errant, que l'on reconnaissait à ses feux, qui étaient rouges comme du sang et éclairaient à une grande distance ; mais il ne faisait que sortir de l'eau pour s'y ré-engloutir aussitôt. Il a été la cause de bien des malheurs mais depuis qu'un prêtre l'a exorcisé, il ne peut nuire à personne et ne reparaît plus.

C'était autrefois un brick de deux cents tonneaux, armé en guerre, monté par des pirates, et commandé par le capitaine Noir, qui était, dit-on, un malouin. Grâce à la protection du diable, il ne pouvait être détruit que la pierre du malheur.

Or un jour qu'il se battait contre un navire de guerre français, un matelot, qui avait dans sa blague une pierre étrange ramassée sur les rochers, eut l'idée de la jeter à la mer, comme c'est l'usage quand un marin veut affirmer qu'il ne retournera pas de sitôt dans un endroit ; elle tomba sur le pont du navire forban, qui s'engloutit dans les flots ; il reparut quelques instants après et le capitaine, debout sur le pont, prit la parole pour dire qu'il venait de comparaître devant Dieu qui l'avait condamné à errer sur toutes les mers jusqu'au Jugement dernier, mais qu'il ferait aux marins tout le mal possible.

Paul SÉBILLOT - Le Folklore de France "la mer" (1904-1906)

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