Le souper du pendu

 

Au siècle dernier, vivait à Vire un pauvre tisserand, nommé Jean Mignard. Quoique idiot de naissance, Jean Mignard était l'être le plus inoffensif que l'on put rencontrer en ce bas monde.

Lorsque la souffrance ne l'agaçait pas trop, Mignard restait chez lui à travailler ; mais, souvent, il désertait son métier et courait les rues disant à l'un un compliment, à l'autre une injure. Et, comme Jean Mignard était connu de tous, nul ne se froissait de l'entendre.

Un soir, Jean Mignard était près de sa demeure, quand il aperçut un individu qui tentait d'escalader le mur d'une maison voisine. Jean Mignard était une personnalité à Vire ; aussi l'individu l'interpella de suite et lui demanda de s'approcher du mur. Jean Mignard obéit inconsciemment, ce qui permit au maître larron, en escaladant les épaules de l'idiot, d'arriver au haut de la muraille. Lorsque Jean Mignard leva les yeux, il n'aperçut plus le voleur, qui s'étant laissé choir dans une cour intérieur venait de s'introduire chez Pierre Anquetil, un vieux célibataire à lunettes et à canne à pomme d'or, dont les voisins prenaient les richesses. Jean Mignard rentra chez lui.

Le lendemain, il raconta à ses voisins qu'il avait prêté son dos à un homme et que cet homme, arrivé au sommet de la cour du vieux père Anquetil, avait disparu tout à coup. Et, comme le père Anquetil avait constaté la disparition d'un certain nombre d'actions bleues de la banque Law, de deux habits, d'une perruque, d'un gilet sans boutons et d'un beau chapeau, les voisins en conclurent que Jean Mignard était le complice du voleur.

Les archers, qui procédaient à une enquête minutieuse, interrogèrent Jean Mignard, et Jean Mignard leur raconta son aventure de la veille. Les archers ne pouvant prendre le larron que personne n'avait vu, ils arrêtèrent le pauvre idiot qui fut déposé à la maison du baillage. Quelques jours après, l'instruction était terminée, Jean Mignard comparut devant le Tribunal. Le principal larron était inconnu. Mais Mignard étant convaincu de complicité de vol par aide et assistance, fut condamné à être "pendu par le col jusqu'à ce que mort s'en suive." Quelques jours après le prononcé de la sentence, Jean Mignard fut extrait de la maison d'arrêt et conduit par les archers aux fourches patibulaires des Monts Blon, à trois kilomètres de Vire. Il ne fit aucune résistance, le pauvre idiot. Il savait pourtant bien qu'il allait être pendu, mais il ignorait en quoi consistait ce genre d'exercice, et il causait et paraissait heureux d'être escorté par la populace du pays.

Jean Mignard fut donc pendu au gibet et, vingt quatre heures après, un courrier, aux ordres de Sa Majesté, apportait la grâce du condamné...

Mais le soir de la mort de Mignard, un grand festin avait lieu au moulin de Blon. On n'en connaît pas le motif. Le moulin avait chômé ce jour là. Les domestiques et le meunier avaient bu et mangé copieusement.

Après boire, ils avaient causé de la mort de Jean Mignard ; c'était partout le sujet de la conversation.

Alors, un des convives qui avait des idées singulières, fit remarquer que le pendu était bien malheureux de ne pas se trouver en leur compagnie, et qu'il ne souperait ni ce soir là, ni jamais. Alors quelques serveuses exaltées défièrent l'un des ouvriers à une chose inouïe. Ils lui proposèrent d'aller présenter un plat de bouillie à Jean Mignard accroché au gibet. L'ouvrier, Boniface Henry, accepta.

La cuisinière prépara un plat de bouillie. Quelques instants après Henry se mettait en route avec un plat fumant dans les mains. Il pleuvait beaucoup et la nuit était obscure. Henry s'orienta à travers les fourches des Monts, et il se dirigea du côté des fourches patibulaires, sans presser le pas.

Il avait, en effet, entendu dire par des gens dignes de foi que les âmes des gens qui étaient morts à cet endroit revenaient la nuit se promener autour du gibet et marchaient l'une derrière l'autre, enveloppées d'un grand suaire, en psalmodiant des prières.

Après avoir parcouru près d'un kilomètre Henry aperçut distinctement le gibet sur lequel se dressaient trois poteaux rouges, illuminé qu'il fut tout à coup par un éclair suivi d'un coup de tonnerre.

A l'un de ces poteaux se balançait un corps... Ce corps était celui de Jean Mignard.

Comme Henry n'avait autour du gibet aucun spectre, il s'approcha assez rapidement du gibet, monta les sept ou huit degrés qui conduisaient à la plateforme, et présentant son plat il s'écria à trois reprises :

- Mignard, veux-tu manger de la soupe ?

Sa dernière interpellation était à peine terminée qu'il entendit distinctement une voix lui répondre :

- Oui, mon ami, attends moi !

Surpris, Henry laissa tomber le plat et s'enfuit. La peur lui donnait des ailes. Il courait, mais ce qui précipitait sa course, c'était d'entendre derrière lui un pas d'homme et le tapage que faisait ce quelqu'un qui le poursuivait. De temps en temps, Henry entendait criait : "mon ami, attends moi !"

Plus fort Henry courait, plus fort il aurait voulu courir. Et il entendait souvent résonner derrière lui les pas de celui qui s'acharnait à le poursuivre.

Enfin, haletant, Henry entra au moulin. Derrière lui entra un homme d'une haute stature.

Cet homme était un étameur ambulant. Il allait de Tinchebray à Vire, lorsque surpris par la nuit et l'eau qui tombait très fort, il s'était blotti dans une cavité qui existait auprès du gibet, sans savoir en quel endroit il se trouvait. Là, il avait déposé tous ses instruments de travail et s'était endormi.

Réveillé en sursaut par les questions qui s'adressaient à Mignard, il s'était hâté de répondre sans comprendre ce qu'Henry demandait, et il avait poursuivi son hôte involontaire.

Il passa la nuit au moulin. Le lendemain, il continua sa route.

Victor BRUNET - Contes populaires du Bocage (1886)

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site