Les Dames blanches

L'appellation dame blanche est donnée à des mythes ou apparitions de natures diverses. Il peut s'agir soit d'entités surnaturelles tenant les rôles de fées, de sorcières, de lavandières de la nuit ou d'annonciatrices de mort prochaine, soit de fantômes de femmes décédées lorsqu'il s'agit de spectres hantant des châteaux ou d'auto-stoppeuses fantômes.

Nous avons, en Normandie, plusieurs apparitions marquantes de la Dame Blanche, la plus connue étant celle de L'abbaye de Mortemer qui est dite hantée par Mathilde « l'Emperesse ».

Voici, parmi tant d’autre, le récit d’une apparition tiré d’un recueil de légendes de Normandie sur une Dame Blanche sévissant dans un manoir du Calvados et s’intitulant « la Dame Blanche du manoir de Gouvy »

Quelle impopularité avait cette dame, dans les années 1600 ! Elle effrayait sans cesse les âmes de la paroisse de Saint Germain de Crioult, à quelques lieues de Condé sur Noireau. Elle effrayait et elle fascinait en même temps ; n'importe quel homme l'apercevait, il ne tarissait pas de propos dans les veillées : la Dame Blanche par ci, la Dame Blanche par là...

Il ne se passait pas un hiver sans qu'elle surgisse, ombre nébuleuse et vaporeuse, sur les murailles du manoir. Sa silhouette était celle d'une dame de grande famille, noble et fière ; elle s'arrêtait à un angle du mur, près de la porte d'entrée, et restait là comme un hôte qui attend son visiteur. Personne n'osait s'adresser à elle ; les voisins pressaient le pas dès qu'ils sentaient cette présence et les habitants du manoir restaient enfermés dans leur logis.

On avait remarqué depuis fort longtemps que les venues de la Dame Blanche précédaient toujours un grand malheur pour les seigneurs de la Rivière, qui tenaient le fief de Gouvy depuis plusieurs siècles déjà.

Une des apparitions de la Dame Blanche avait présagé du meurtre de Jean Jacques de la Rivière ; une autre avait devancé la mort mystérieuse de la châtelaine ; un violent incendie avait presque détruit le manoir, quelques jours après la venue du fantôme, n'épargnant qu'une statue de la Vierge dans un volute de l'escalier. À ces malheurs familiaux et domestiques, s'étaient ajoutées des calamités qui diminuaient d'autant les ressources de la famille, dont les revenus dépendaient des impôts prélevés sur les paysans : pluies anéantissant les récoltes, épidémies dans les étables…

Le domaine se dépréciait et ce n'était qu'un souvenir de grandeur quand il arriva, par héritage, entre les mains d'un jeune homme énergique et volontaire. Pour faire face aux créanciers, aux tuteurs et affirmer son autorité sur ses vassaux, il ne comptait que sur lui et voulut percer le secret de cette Dame Blanche !

Un soir, Gilles Béhier, fermier de la Vieuville, était venu porter quelques chapons au manoir. Il travaillait aux champs pendant tout l'été ; l'hiver, il pratiquait divers métiers, notamment ceux qui intriguent et troublent les petites gens ! Désenvoûteur, rebouteux, charlatan ... Il soignait et guérissait aussi bien les maîtres que les troupeaux, intercédait près des esprits et peut-être des démons !

Béhier avait remarqué l'air soucieux du jeune maître de Gouvy, resté insensible aux chapons apportés par le fermier. Il interrogea son maître qu'il connaissait depuis toujours.

Après quelques instants, le châtelain avoua la venue répétée de la Dame Blanche et celle prochaine d'un nouveau désastre ; Béhier répartit que les Dames Blanches, si elles annonçaient les malheurs, ne les provoquaient pas elles-mêmes. C'étaient souvent des morts agités qui cherchaient un prêtre pour dire des messes pour leur repos ! Béhier conseilla d'interroger la Dame Blanche pour connaître ses désirs ; le jeune seigneur voulut l'accompagner.

- Vous ignorez la façon de s'entretenir avec les spectres et, comme cette dame semble s'en prendre à votre famille, elle risque de vous emporter avec l'aide des démons.

Après maintes discussions, ils se mirent en chemin.

Le seigneur de Gouvy chevauchait sa jument Marjolaine. Tout à coup, cette dernière fit un écart. La Dame Blanche était debout au milieu de la route, le regard doux et le front triste. Le paysan fit un signe de croix, mais l'apparition restait là et regardait plutôt le jeune homme.

D'une voix légère, elle se présenta : Jeanne de Missy, épouse de Jacques de la Rivière. En un jour de péril, elle promit de faire dresser une chapelle en l'honneur de la Vierge mais de son vivant, elle ne fit sculpter qu'une statue, celle qui fut épargnée dans l'incendie du manoir ! Pour réparer son mensonge, il faut qu'un de ses héritiers tienne sa promesse ; en attendant, son fantôme annonce à sa famille tout nouveau revers.

- Quand la cloche de la chapelle de Gouvy sonnera, conclut-elle, mon âme sera libérée et ma famille redeviendra prospère !

Quelques mois plus tard, une chapelle neuve s'élevait.

Le seigneur croyait être absout des fautes de son ancêtre, quand un de ses fermiers lui annonça le retour de la Dame Blanche. Dès le lendemain, il ordonna de faire venir au château Gilles Béhier qu'il traita de menteur et d'imposteur. Sans se troubler, Béhier rappela que la Dame avait parlé d'une cloche qui sonne ; pas seulement des murs de la chapelle !

Le sire de Gouvy était perplexe : pour qu'une cloche sonnât, il fallait qu'une messe soit dite, donc il fallait un prêtre attaché au domaine. C'était une grosse dépense pour une baronnie rurale en des temps calamiteux ! Mais la Dame avait prédit une nouvelle prospérité, il serait donc plus facile d'entretenir la rente du curé et de maintenir la chapelle. En homme avisé, le seigneur se décida à assurer l'investissement nécessaire et bientôt la cloche retentit sur toute la contrée.

La Dame Blanche ne vint plus troubler la tranquillité des habitants du lieu ; la prospérité revint à nouveau dans la propriété du manoir de Gouvy.

René HERVAL - "Légendes et Récits de Normandie"

(Sans date, Duval éditeur)

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